Sur ceux qui rougissent

par Anne-Laure MOUCHETTE et Baptiste BEIGNON-PIVERT

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Ces derniers mois, on pouvait voir sur Arte la mini-série intitulée “ceux qui rougissent”, réalisée par l’acteur Julien Gaspar-Oliveri, distribué dans le rôle principal.

Que voit-on dès les premières minutes de cette série ? Un jeune professeur de théâtre remplaçant arrive dans une classe qui travaille depuis des mois sur “Le songe d’une nuit d’été” de Shakespeare. Intimidés, les élèves lui partagent tant bien que mal le fruit de leur travail quand le nouvel enseignant les interrompt en lâchant, lassé, un : “On s’ennuie, non ?”.

Il va ensuite casser la distribution des rôles qu’ils avaient définie. Ce qui ne manquera pas de déstabiliser ces élèves. Il balaie d’un seul geste le travail accompli avant lui. Il n’y a là aucune notion de prise de relais ni de respect du travail de l’autre collègue et de ces jeunes. Il est plus simple de repartir d’une page blanche bien à soi, n’est-ce pas ? Sans se soucier du point de vue de l’autre. Il nous donne à croire que finalement, tout ce qui n’a pas été travaillé avec lui, est nul. Avant lui ? Rien, le néant absolu.

Quand une élève répond de façon documentée à sa question “de quoi parle la pièce ? ” Il l’interrompt et lui dit : “C’est marrant, mais tu parles comme une fiche Wikipédia”. 

Après ces mots, la jeune fille se tait et ne termine pas son intervention. Il ajoute donc un : “C’était pas méchant mais…Je t’ai vexé ?” avant de donner la parole à quelqu’un d’autre. Quoi de mieux pour insécuriser ces adolescents que cette apparente proximité, en les tutoyant et en instaurant d’emblée un rapport émotionnel avec eux ?

Dans cette série, le plateau de théâtre sert souvent d’étau pour mettre les jeunes sous pression. Au pied du mur, l’enseignant les pousse à créer de l’émotion et à générer de l’envie en force avec une conviction musclée et violente qui se transmet dans l’action qu’ils ont plus ou moins, dans de nombreux cas, choisis d’interpréter. Il paraît appuyer sur des leviers émotifs comme on s’acharne à appuyer sur le bouton play d’une télécommande de télévision alors que la télé n’est pas branchée et que l’antenne n’est même pas connectée. Une opération qui éradique toute forme d’imaginaire et de joie. 

Il nous semble pourtant que donner envie de jouer est la clef de la réussite en tout et pour tout. Ce fonctionnement nous interpelle donc dès les premières minutes et c’est avec un malaise grandissant que nous visionnons la série jusqu’à la fin. Le ton est très autoritaire et parfois même militaire. Le plateau de théâtre se transforme en camp d’entraînement et on manque d’air. On étouffe sous les commentaires systématiques et continus du professeur quand les élèves sont en situation de jeu.

Il n’y a pas de place pour le silence et la douceur d’un échauffement. Les individualités sont prises à la volée et séparées les unes des autres dans une recherche de résultat spectaculaire. Aucune attention ne semble être portée au processus et à ses effets sur ces ados.

Épisode 4, les élèves et l’enseignant sont assis dans les vestiaires et ils improvisent chacun leur tour en interprétant leurs propres parents.

Un des élèves imite sa mère qui parle de lui. Il prend un accent africain (alors que lui a plutôt un accent de banlieue parisienne) et fait dire à sa mère qu’il est “feignant”.

On nage en plein cliché et cela fait fondre en larmes le professeur puis le groupe tout entier. Et ensuite, on passe à autre chose. 

Une fois de plus, on zappe. Pas de réflexion, de l’émotion pure. Une certaine vision du théâtre et surtout un enseignant qui ne semble pas du tout en maîtrise de ses émotions. Tout est donné, il n’y a aucune réserve, aucune distance, si chères à notre pratique.

Entre l’épisode 6 et 7 deux élèves insultent gravement quasiment toute la classe et menacent de faire exploser la tête à un de leurs camarades. Les deux perturbateurs reviennent comme des fleurs comme si de rien était. Ici encore, on zappe et on passe à autre chose sans transition ni explication. Une certaine idée du théâtre où toutes les limites pourraient être franchies, sans problème ni conséquence.

La série se termine avec une séance photo imaginaire, où les élèves en groupe prennent des pauses rejouant leur petite enfance jusqu’à leur mort. Les élèves tombent au sol, leurs noms défilent sur une musique dramatique ; voilà le générique de fin. C’est donc une série qui va tout droit vers les obsèques d’une jeunesse qui ne demande pourtant qu’à exister.

Lorsqu’à la fin, une des élèves (celle à qui l’enseignant a dit qu’elle parlait comme une fiche Wikipédia) quitte le navire en se décrivant, fébrile, comme un petit satellite perdu dans le cosmos et en disant “Je ne me sens pas capable de jouer devant les gens, j’ai plus envie”. On comprend sa décision tout en la regrettant. On aurait voulu lui proposer un espace dans lequel elle aurait trouvé sa place et où elle aurait pu faire ce pourquoi elle était venue : du théâtre.

Voilà ce que nous voulions exprimer sur cette série dont l’accueil si enthousiaste nous a questionnés.

Baptiste et moi, nous nous sommes rencontrés à l’INSAS, (Institut National Supérieur des Arts du Spectacle) à Bruxelles. Baptiste est parti en cours de cursus, poussé par ses enseignants et certain·es de ses camarades de classe. De mon côté, je suis restée jusqu’à l’obtention du diplôme, mais pour cela, il y aura fallu subir le harcèlement d’un enseignant sous les regards passifs de l’équipe pédagogique et des autres élèves.

Aujourd’hui, avec Aucune, notre cie de théâtre, nous proposons des ateliers de pratique théâtrale. Nous avons conscience, parce que nous l’avons trop bien connu, de l’état de fragilité dans lequel l’exercice théâtral peut plonger les apprenant·es. Il est donc de notre responsabilité en tant qu’intervenant·es, de mener avec le plus de sensibilité et d’habileté ces ateliers. 

Il est temps d’enterrer l’idée que sous-prétexte de pratique théâtrale, nous pouvons accepter de nous faire traiter avec violence. À la fosse commune donc, l’idée que pour obtenir un travail théâtral de qualité, il faudrait avoir souffert, pleuré… En bref, avoir perdu quelque chose de soi. À 18 ans, une enseignante au conservatoire de Nancy, me disait “le théâtre est un arrachement”. Ces mots m’ont fait l’effet d’un couperet et ils ne m’ont pas quitté. C’était comme un avertissement de ce que j’allais devoir endurer par la suite de mon parcours. Pourtant, alors que je peux à mon tour proposer un cadre d’apprentissage et de création, il s’avère que la pratique du théâtre est un endroit de réparation, de subversion et de joie. Tout cela porté par une formidable énergie collective.

Tout le travail d’un-e enseignant-e de théâtre est de réussir à allier concentration et bien-être des élèves.

Bien évidemment que si l’on terrorise les élèves en utilisant des leviers comme l’humiliation dans un groupe, il y aura une forme de tétanie qui laissera croire à de l’écoute et de la concentration. Mais il ne s’agira en réalité que de sidération, de fascination envers celui ou celle qui pour pallier l’absence d’une méthode de transmission, abuse de sa position d’enseignant·e pour déstabiliser l’autre. L’autre, c’est celle et celui qui vient apprendre, qui vient jouer, tout simplement. Et dans le cas de cette série, l’autre n’a même pas 18 ans.

Et cet autre venait jouer, tout simplement.


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